Le chercheur qui a créé le Nutri-Score vient de cosigner un document qui décrit, point par point, comment une partie de l’industrie agroalimentaire s’emploie à l’affaiblir. Publié le 7 septembre par Yuka et signé par Julie Chapon, cofondatrice de l’application, Serge Hercberg, à l’origine du logo, et Mathilde Touvier, chercheuse en épidémiologie nutritionnelle, il détaille sept tactiques. Prises une par une, elles semblent anecdotiques. Mises bout à bout, elles racontent autre chose.

  1. Un texte cosigné par le créateur même du Nutri-Score, publié le 7 septembre 2026.
  2. Sept tactiques décrites, du dénigrement à l’usage de la justice.
  3. Le répertoire est emprunté au tabac, à l’amiante et aux pesticides : la « fabrique du doute ».
  4. Le phénomène dépasse la France — une série publiée dans The Lancet en 2025 le documente à l’échelle mondiale.
  5. Les auteurs distinguent explicitement les faits documentés de leur interprétation des intentions.

Ce que dit le document, et qui le signe

Le point de départ est simple : le Nutri-Score et Yuka font la même chose, traduire une information complexe en un repère immédiat — une lettre, une couleur, une note. C’est ce qui les rend utiles, et c’est aussi ce qui les rend gênants, parce que cette lisibilité expose les produits mal notés, et avec eux des intérêts économiques.

La signature compte autant que le contenu. Serge Hercberg a dirigé la recherche à l’origine du logo, proposé dès le rapport Hercberg de janvier 2014 sous le nom de « logo 5 couleurs ». Voir l’auteur d’un outil public décrire lui-même les manœuvres visant à le neutraliser est inhabituel, et cela déplace le débat : il ne s’agit plus d’un match entre une application et des marques, mais d’un désaccord sur le droit du consommateur à une information lisible.

Les auteurs prennent d’ailleurs une précaution qui mérite d’être signalée, parce qu’elle est rare : ils écrivent que l’article documente des faits, mais que les interprétations des intentions et des stratégies sont les leurs, fondées sur les preuves disponibles. Autrement dit, ils séparent ce qui est établi de ce qui est déduit.

Panier de courses posé au sol dans une allée de supermarché aux rayons flous
Le Nutri-Score et les applications de notation traduisent une information complexe en repère immédiat. Photo d’illustration.

Les sept tactiques, telles qu’elles sont décrites

1. Décrédibiliser l’outil et ceux qui le portent. Plutôt que de contester la méthodologie sur le terrain scientifique — ce qui demande des données, des compétences et du temps — on met en cause la crédibilité. L’accusation de « simplisme » a un avantage décisif, notent les auteurs : elle ne réclame aucune preuve. Dès 2014, l’ANIA, principal lobby agroalimentaire français, titrait un communiqué « Non à un dispositif d’étiquetage nutritionnel simpliste basé sur un code couleur ». L’argument reproche au logo exactement ce qui fait son utilité.

2. Multiplier les alternatives pour brouiller les choix. Face à un repère unique qui s’impose, on en propose d’autres. Le consommateur, lui, ne sait plus lequel regarder — et le temps passe.

3. Attaquer via des relais peu exposés. Les critiques viennent rarement des marques que le public a en tête : elles n’ont aucun intérêt à apparaître en première ligne. Elles passent par des structures intermédiaires.

4. Déplacer le débat vers d’autres terrains. Plutôt que de parler de la composition des produits et de leurs effets, on change de sujet — patrimoine, terroir, liberté de choix.

Et les trois dernières, qui montent d’un cran

5. Multiplier les procédures pour épuiser ceux qui alertent. Certains adversaires attaquent en justice, et l’objectif n’est pas seulement de gagner : c’est le coût, le temps et la fatigue imposés à l’autre partie. C’est un mécanisme connu sous le nom de procédure-bâillon.

6. Fabriquer le doute pour discréditer la science gênante. Quand les résultats dérangent, on les noie sous une contre-science. Les auteurs rattachent explicitement cette méthode au répertoire déjà employé par les industries du tabac, de l’amiante et des pesticides, documenté par la journaliste Stéphane Horel dans son enquête Lobbytomie sous le nom de « fabrique du doute ».

7. Transformer un État en relais de lobbying. C’est le niveau que les auteurs présentent comme ultime : un État qui met sa diplomatie, sa réglementation et sa justice au service d’intérêts industriels.

Le point important n’est pas chaque tactique isolée mais leur combinaison. C’est la même logique que celle décrite en 2025 dans une série d’articles du Lancet : partout dans le monde, les industriels des aliments ultra-transformés ralentissent les politiques de santé publique par ces moyens — lobbying direct, financement d’une contre-science, groupes-écrans, procédures judiciaires.

Ce que ça change devant le rayon

Concrètement, pas grand-chose sur le geste : le Nutri-Score reste ce qu’il est, un repère rapide sur la qualité nutritionnelle, à ne pas confondre avec le degré de transformation — un plat préparé peut afficher un A tout en étant ultra-transformé, et c’est une limite réelle de l’outil, reconnue par ses concepteurs.

Ce que le document change, c’est la lecture des critiques. Quand un argument « de bon sens » circule contre un étiquetage — trop simpliste, trop réducteur, injuste envers tel produit traditionnel —, il vaut la peine de se demander d’où il vient et à qui il profite. C’est le même réflexe que celui qu’on applique déjà aux analyses de produits, qu’il s’agisse des goûters passés au crible ou des contaminants mesurés dans l’alimentation courante.

Reste une évidence que le document ne contredit pas : aucun logo ne remplace la liste des ingrédients. Le Nutri-Score est un tri rapide, pas un verdict.

À lire aussi